S2E05 “Mais vous êtes thèsard-e-s, doctorant-e-s, étudiant-e-s ou chercheur-euse-s ?” #PhD

ou mon “Top 5 des bonnes raisons d’impliquer des doctorant-e-s dans les dispositifs de médiation culturelle scientifique”

Lorsque l’on parle de culture scientifique, on pense tout de suite “conférences” et “expo-manip” (qui feront l’objet d’un prochain Top 5). Un certain pragmatisme se cache derrière la prédominance de ces formats : du gros boulot en amont, de la grosse com’ et du gros public, soit l’efficacité avant tout.

En revanche, dès lors que l’on parle de médiation scientifique, un dialogue direct avec les acteurs de la recherche est souvent salué. Cette contiguïté avec la figure du savant faciliterait la rupture avec les idées reçues et les stéréotypes qu’elle véhicule. Certains représentants charismatiques de chercheurs et de scientifiques parviennent d’ailleurs à ce dialogue direct, même dans des configurations qui relèvent de la conf’ plénière. Mais une autre proximité peut être envisagée.

Le premier exemple qui me vient à l’esprit de cette relation directe au sachant, est le “bar des sciences”. Dans cet environnement populaire, sans distinction de classes, sans estrade et pupitre – qui placent les uns au dessus des autres – dans cet acte social le plus simple qui consiste à partager un café ou un verre entouré d’inconnus, un dialogue peut s’engager entre les participants et le chercheur. Sous cette configuration, c’est finalement la personne qui reprend le dessus sur son sujet, sans la barrière de l’expo ou des slides .ppt.

Si le format s’est quelque peu usé ces dernières années, une forme de relève se fait mousser sous l’appellation “pint of science”. Portée par une communauté plus jeune et notamment de doctorant-e-s, elle relève d’une tendance générale où le privilège du talent et de la notoriété du chercheur consacré, laisse la place à des intervenants plus jeunes et moins expérimentés. Et cette tendance doit susciter notre curiosité.

J’observe qu’en 10 ans la place des doctorant-e-s ou jeunes chercheur-euse-s dans les activités de culture scientifique s’est considérablement affirmée. Certain-e-s revêtent une notoriété qui n’a d’ailleurs rien à envier à leur pairs plus avancés dans leur carrière scientifique. “L’experimentarium” fait figure de précurseur éclairé, pertinent et inspirant sur le sujet. Mais la figure du doctorant-e émerge surtout au travers des réseaux sociaux et avant eux, des blogs * permettant de suivre au quotidien l’activité de ces jeunes chercheur-euse-s. Cette liberté de ton et ce dialogue plus direct avec un “grand public” semble pertinent et tellement efficace que les plus grandes institutions scientifiques ne rechignent pas à lancer des opérations médiatiques pour les valoriser, à l’image de ma thèse en 180s’ – #MT180 – même si celle-ci viennent en partie rompre le charme et peut-être la pertinence du dialogue possible avec les doctorant-e-s.

La formation et l’intégration de doctorant-e-s devient donc un enjeu pour les centres de CST, sous des formes classiques ou plus originales. J’y ai apporté une petite contribution pendant quelques années, l’occasion de mieux conceptualiser ce qui fait la pertinence de leur participation à des opérations de CSTI. Alerté par Malvina Artheau (qui oeuvre régulièrement et avec qualité sur la formation des doctorant-e-s toulousains) concernant une journée dédiée aux doctorant-e-s en mars 2016 à l’Espace Pierre Gille de Gennes, voici mon “Top 5 des éléments qui motivent l’implication de doctorant-e-s – ou équivalent – dans une opération de culture scientifique”

#1 Vous écrivez ça avec combien de “Y” ?

La thèse constitue une étape clé dans le parcours du chercheur. Elle lui impose notamment de préciser, sérier, catégoriser, harmoniser sa pensée et en faire l’état avec la plus grande exactitude. Un ensemble de termes spécifiques à chacune des disciplines vient enrichir le langage du chercheur. Autant de concepts qui ne perturbent pas encore les propos des thèsard-e-s.
Certes, le jargon est déjà là. Je n’entends pas par jargon les mots scientifiques compliqués et incompréhensibles parce que ça encore, on peut l’expliquer. Le réel jargon, ce sont les mots courants et compréhensibles de tous mais qu’en fait, on ne comprends pas quand ils sont utilisés. Ex : caractériser un objet, cela signifie ? bah… caractériser un objet quoi ! Une propagation radiale sur la surface aqueuse ? bah  des ronds dans l’eau quoi …
Bref, chez les doctorant-e-s, on peut espérer ne pas avoir trop de biais de langage et de mauvais plis sémantiques pour échanger avec un public néophyte.

#2 « Je vais vous faire une petit dessin, vous allez tout de suite mieux comprendre » (bis)

Il est rare de faire une réunion avec des chercheurs sans qu’au bout de quelques explications sur leur sujet de recherche, ils n’essayent de faire disparaître nos regards interrogatifs par un rapide petit croquis. Et en général on a envie de leur dire : “Ouais, mais en fait non”.
Les doctorant-e-s ne dérogent pas à la règle, mais l’avantage c’est que l’on peut effectivement leur dire “ouais, mais en fait non”. On peut facilement les inviter à oublier leurs diaporamas et leurs petits schémas pour leur demander de faire une expérience, de choisir un objet symbolique, drôle, ou incongru illustrant leur propos. Pourquoi ne pas expliquer sa thèse en stickers, en tweets, en broderie (l’image de ce qu’a initié ma collègue Virginie Klauser à Relais d’sciences), en nourriture, en haïku, en rébus ou en mîme … ? Ayant tenté d’effectuer des formations équivalentes avec des chercheurs confirmés, j’ai pu constaté que les doctorant-e-s étaient beaucoup plus ouverts à la critique et la créativité que leurs ainés (c’est empirique, amis chercheurs ne prenez pas ombrage). Peut-être parce qu’ils sont encore étudiants et donc plus ouverts à des expertises qui sortent de leur domaine de compétence ?

#3 « Et vous voulez en faire votre métier ? ”

Ne pas avoir en face de soi un barbu dégarni à lunette déstabilise souvent les personnes qui rencontrent pour la première fois un scientifique. Alors imaginez, si en plus il est jeune, voire si c’est une fille ! Que ce soit face à un public de jeunes mais aussi plus âgé, la déférence excluante qui peut s’exprimer face à la personnalité scientifique a tendance à disparaître lorsqu’il s’agit d’un-e jeune doctorant-e. Passé cette égard, un dialogue aisé peut facilement se mettre en place avec des éléments de langage partagés par tous. On peut d’ailleurs espérer que plus tôt ce dialogue s’installe entre le jeune chercheur et un public néophyte, moins il aura de chance que ne se mette en place un filtre d’humilité et de protection dans son rapport de l’expert au béotien. Pour faire simple : c’est des jeunes, c’est plus cool !

#4 Quoi de neuf, doc ?

Un des premiers exercices des doctorant-e-s pour leur thèse consiste à en faire l’état de l’art (et pas “les tas de lard”, cf. point précédent), s’informer des derniers résultats de son domaine sous peine de passer à côté de son sujet. Ainsi être en dialogue avec des thèsard-e-s, c’est être soi-même en proximité et dialogue direct avec une veille scientifique. Il y a donc une réelle pertinence à réunir et interroger les doctorant-e-s sur ce qui fait l’actualité de la recherche dans leur domaine.

#5 Ça envoie du steack !

La question de la désaffection des filières scientifiques a encore de beaux jours devant elle. La concurrence dans l’attractivité de certaines universités aussi. Dans quelle mesure l’implication d’une communauté importante de doctorant-e-s dédiant une partie de leur temps à refaire le monde dans des bars avec des non-scientifiques ne peut-elle pas participer activement de la notoriété des campus ? Dans quelle mesure un dialogue régulier et original avec des collégiens, des lycéens, des étudiants, en direct ou via les réseaux sociaux peut-il participer à l’orientation active en faveur de la recherche ? La dimension marketing des doctorant-e-s est souvent sous estimée, alors que ces jeunes chercheurs allient efficacité et qualité en ce qui concerne le rayonnement de leur Université. Finalement, c’est en valorisant des personnes jeunes, curieuses, motivées, dynamiques, militantes, souvent encore remplies de rêves et de (faux?) espoirs que l’on peut le plus facilement véhiculer cette image auprès de la population et des futures générations de chercheurs.

Pour ceux que ce bref article aurait motivés, il ne faut se faire de fausse joie non plus. Tout d’abord parce que les doctorant-e-s ne nous ont pas attendus pour s’organiser et que des démarches, certes volontaires, fleurissent en dehors de cadre culturel et sont parfois un peu perdue pour la cause. On n’est pas toujours aussi bien servi que par soi-même…
Ensuite parce que lorsque ce ne sont pas les doctorant-e-s eux même qui jugent les actions culturelles scientifiques superflues et preneuses d’un temps bien précieux, ce sont les directeurs de thèse qui découragent les doctorant-e-s de participer. Mais là il faut alors travailler sur les leviers qui invitent les chercheurs à se mobiliser, cf un précédent top 5 (S01E07).

PANNEAU

* http://www.phdelirium.com/
http://cmd-la-boutique.tumblr.com/
http://melleheloise.tumblr.com/
http://phdcomics.com/comics.php

4 réflexions sur “S2E05 “Mais vous êtes thèsard-e-s, doctorant-e-s, étudiant-e-s ou chercheur-euse-s ?” #PhD

  1. Article très intéressant, mais ne serait-il pas plus indiqué, au moins à l’écrit, de formuler le titre en incluant les femmes dans la recherche ? 🙂 ça ne demande pas beaucoup de modifications (« Mais vous êtes thèsard-e-s, doctorant-e-s, étudiant-e-s ou chercheur-e-s ? »), mais ça change beaucoup de choses et améliore la visibilité des femmes dans la recherche ! 🙂

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