S1E06 “J’ai encore bouché ma tête de buse” #FABLAB

ou mon “Top 5 d’appropriation d’un Fab Lab pour un établissement culturel”

Après le buzz, les Fab Lab sont pleinement rentrés dans le paysage culturel français. Des plus éminents aux plus “branchés”, de nombreux établissements ont regardé ou regardent ces usines personnelles comme une porte d’entrée et une réponse à l’incantation “innovation” qui leur permettra de révolutionner leur pratique et pourquoi pas d’enrichir leur modèle économique par la même occasion. Les centres de sciences en premier lieu.

Et pourtant, il y a 20 ans on passait déjà des semaines entières à expérimenter des objets électroniques, à faire de la robotique sans avoir d’imprimante 3D ou de carte Arduino et à “ouvrir les boîtes noires” qui n’ont pas attendu le numérique pour envahir notre quotidien. Les mêmes acteurs culturels qui dénigraient ces pratiques à l’époque, jubilent aujourd’hui à l’idée de les mettre en oeuvre au sein d’un Fab Lab.

Autre source d’étonnement, les préconisations portées par les professionnels de la médiation culturelle, à savoir l’expression et la mise en oeuvre de la mixité, la démarche de projet avant l’apprentissage technique et l’expertise sur des projets populaires et symboliques, ne s’expriment que très peu dans les Fab Lab intégrés dans des espaces culturels (mais je l’avoue je n’ai pas fait de recherche poussée). Comment interpréter qu’aujourd’hui l’initiative qui me semble la plus pertinente en terme d’appropriation des Fab Lab est celle de la Maker Box de Usbek & Rica, donc extérieure aux établissements qui se sont donnés pour mot d’ordre de rendre les Fab Lab accessibles au plus grand nombre ? Faut-il s’étonner que ce soit la commission fab lab de l’Association des Bibliothèque de France qui ai su à mon sens poser le meilleur questionnement sur l’appropriation d’un fab lab pour faire médiation culturelle ?

Compte-tenu de la diversité des Fab Lab et Maker Space qui intègrent une démarche culturelle, ce top 5 ne saurait s’appliquer à tous. Il reste pour moi une grille de lecture et de préconisations pour la bonne conception d’un Fab Lab comme outil au service de nouveaux modes de médiation culturelle.

1/ Est-ce un sujet ou un outil ?

Alors que l’arrivée des ordinateurs individuels, de l’internet ou du smartphone s’est accompagné de son lot de critiques et controverses, comment se fait-il que le déploiement des Fab Lab fasse tellement l’unanimité (au mieux génère un vague scepticisme). Il ne me semble pas souhaitable que l’intégration d’un Fab Lab dans un équipement culturel puisse se faire sans que ces enjeux et controverses soient mis en débat.

Et pourtant, rarement on aura vu un dispositif faire autant consensus : enseignement primaire secondaire et universitaire, milieux artistiques et undergrounds, organismes de recherches, start-up, collectivités, … Tous ont adoubé ces dispositifs sans que de réelles critiques ne s’extirpent de quelques articles et blogs, exception faite des marronniers du prototypage d’armes ou de godemichés (1) (du coup j’ai pas spécialement fait de recherches poussées ici non plus). Ce n’est pas parce que les Fab Lab s’apparentent à des outils qu’ils ne constituent pas avant tout des sujets à aborder et débattre avec les publics.

2/ Et si c’est un outil qu’elle est sa fonction ?

Un Fab Lab est-il un outil pour faire venir des publics qui ne viennent pas dans nos centres culturels ? Est-ce un outil pour permettre de faire réaliser et fabriquer des objets à nos personnels et nos publics qu’ils ne pourraient pas fabriquer autrement (avec le piège associé du « on fabriquera ça au Fab lab ) ? Est-ce un outil pour faire venir des publics de passionnés de technique ou des lieux pour faire venir des réfractaires à la technique ? Est-ce un prétexte pour faire rentrer certains établissements désués dans la modernité ? Est-ce un nouveau moyen (peut-être de courte durée) de faire rentrer de l’argent dans les espaces culturels ? Est-ce (vraiment) un bon moyen pour permettre à des personnes de réaliser des choses ensemble ?

Beaucoup d’autres questions doivent se poser et pour y répondre, 2 cas de figure : celui des établissements culturels qui n’ont que peu à voir avec les sciences et techniques et les autres. En effet, l’intégration d’un Fab Lab dans un musée des beaux arts serait définitivement un bon outil pour permettre soit à des publics traditionnels de s’emparer de nouveaux outils soit à des néo-publics de makers de rentrer dans ce musée. En revanche, dans les établissements dédiés à la technologie, aux sciences et à l’innovation, le Fab Lab n’est qu’un outil supplémentaire pour renforcer la fréquentation de passionnés. Dans les centres de sciences, où l’on se défend de faire des programmations culturelles à destinations de passionnés de sciences, où l’on cherche à se démarquer des sociétés savantes, on serait prêt à reproduire ces mêmes travers sous couvert de Fab Lab. Comment faire des Fab Lab, des outils simples, attractifs et accessibles pour permettre à des publics neophytes de se saisir des questionnements liés à la technique, au numérique et à l’innovation et de ne pas en faire seulement un outil palliatif à la frustration des makers ?

3/ Le technicisme

La maîtrise et la compréhension de la technique est-elle une réelle réponse aux enjeux que nous pose notre époque ? Est-ce que l’on entérine pas ainsi un avenir où chaque individu serait asservi à la nécessité de devoir en permanence tout faire et refaire et réparer et construire par lui même ? Est-ce un symptôme d’une nécessaire revanche du geste technique après des années de dévalorisation par une société qui base la sélection de ses élites sur les sciences et la consommation avant la technique et la fabrication ?

Toujours est-il que dans les centres de sciences, on a abandonné depuis longtemps la nécessité de faire apprendre et aimer les sciences (et il ne me semble pas que la vocation d’un musée des beaux art soit de faire apprendre et aimer l’art). Il semble aujourd’hui que cette invocation soit remplacée dans les Fab Lab par celle de faire apprendre et aimer la technique. Peut-être parce que plus humaine donc plus noble et pure dans nos sociétés judéo-chrétiennes ?

Pendant des années, la culture scientifique a cherché à éviter l’écueil du scientisme. Que d’encre, de journées professionnelles, de page web et de polémique pour réveiller les consciences face à l’autoritarisme scientifiques et de leur alter égo experts. Du principe de précaution en passant par les comités d’éthiques, la société s’est dotée de nombreux outils pour pallier les effets néfastes du positivisme scientifique. Là aussi la déontologie professionnelle implique de se positionner sur le positivisme technique véhiculé par les Fab Lab.

4/ Le syndrome de l’ingénieur :

L’intégration de Fab Lab dans des établissements culturels s’est jusqu’à présent faite ex-nihilo d’un ensemble de pratiques et de réflexions qui parcourent et fondent la médiation culturelle technique depuis ses bases de l’éducation populaire. La faute peut-être à une urgence, aux parcours des professionnels impliqués ou à une méconnaissance de ces courants dans les milieux d’émergence des Fab Lab.

Il est ainsi étonnant de voir que les Petits débrouillards et Planète sciences en premier lieu, n’ont pas su affirmer cette identité Fab Lab alors que le prototypage, l’expérimentation et le partage open source est un fondement de leur pratiques depuis des dizaines d’années (1). C’est toute une expertise sur la médiation technique, notamment en direction d’un public jeune, distant ou en réinsertion professionnelle, qui est ainsi passé sous silence. le Do It Yourself (DIY) a fait table rase de dizaine d’années de Do It With Other (DIWO).

Ainsi, il ne viendrait pas à l’idée de confier la gestion d’une salle de concert à une personne en se basant sur ses compétences en musique ou le pilotage d’un musée des beaux arts à un artistes peintre. On sait aussi de longue date que les meilleurs médiateurs scientifiques ne sont pas les chercheurs voir les passionnés de sciences*. Alors surtout, ne pas confier les rennes ou la gestion d’un Fab Lab à la seule réflexion de passionnés de technique ou d’ingénieurs. Ils sont indispensables à son bon fonctionnement et à son déploiement auprès des publics mais ne doivent en aucun cas fonder leur orientation ou programmation culturelle.

5/ La démarche de projet

Un savoir faire ne peut pas être acquis par tous : oui c’est vilain mais je pense qu’il et vain et utopique de penser que tout le monde peut savoir réparer une machine à laver ou un ordinateur s’ils s’en donne la peine. En revanche, la compréhension de la nécessité de ce savoir faire peut être partagé et appréhender par tous. Elle constitue même un levier pour emmener des réfractaires vers l’acquisition de savoir faire. Pour ma part , je pense que c’est une médiation sur la démarche de projets participatifs et techniques qui doit avant tout être développée dans les Fab Lab portés par des établissements culturels.

De plus, si dans les textes fondateurs on nous assure que les Fab Lab sont les lieux les plus propices à des rencontres improbables, donc à la sérendipité, donc à l’innovation (et donc à la résolution de tous les maux de la société car les makers sont tous bons, généreux, ouverts et écolo car manuels, c’est bien connu) la réalité montre l’inverse : les personnes qui viennent dans un fab lab viennent pour y faire leur projet et sauf à être extremement curieux et passionné de technique, chacun reste dans son coin, c’est le DIY. Donc, sauf à insuffler des projets susceptibles de mobiliser tous les talents (et pas uniquement ceux des makers), à les animer et à s’assurer que la démarche soit comprise par l’extérieure, le DIWO n’aura pas lieu et ne se décrète pas.

Ce qui implique un prochain « Top 5 de bonne pratique de médiation culturelle dans un Fab Lab ».

Top 5 de vos tutoriels d’insultes et modèles CC de critiques dans les commentaires.

buse

 

(1) fabrique d’armes en imprimante 3D –  http://www.priximprimante3d.com/imura/

(2) http://www.lespetitsdebrouillardsbretagne.org/Un-wiki-pour-le-reseau-des-Fablab.html

PS : Bon sinon je fait partis des ces gens qui aiment bien les Fab Lab pour se faire des figurines et des goodies (malgré ces %*X/?!! de buses qui se bouchent avec un mauvais PLA) ou des stickers pour t-shirt (Sheldon’s tuch).

17 réflexions sur “S1E06 “J’ai encore bouché ma tête de buse” #FABLAB

  1. Bonjour,

    L’implication de médiateurs scientifiques dans le développement et l’animation de dispositifs type fablab semble effectivement indispensable pour que ces lieux ne soient pas de simples instances de technicité mais plutôt des espaces d’invention des formes du collectif. Les valeurs de la « doocracy » qui stipulent que tout le monde peut en principe tout réaliser et prendre part à l’aventure dissimulent en général difficilement la surreprésentation de populations mâles, blanches et de classes moyennes supérieures dans le milieu de la fabrication numérique personnelle. Mais il ne faut cependant faire attention à ne pas tomber dans les travers de la « médiation » et de la « démocratisation » culturelles qui postulent souvent la légitimité de certaines pratiques en cherchant à les diffuser auprès de publics dits « empêchés ». Tout l’intérêt de ces espaces est en effet de laisser le champ libre aux envies et aux projets de chacun et d’aider à déconstruire les rôles de l’expert et du profane. Comment alors mettre en place les conditions d’un « individualisme positif » permettant d’être « libre ensemble » (François de Singly cité par Michel Lallement dans son livre L’âge du Faire)? Il semble qu’il n’y ait peu être pas de réponses préconçues à cette question… et c’est certainement pour le mieux!

    Concernant les acteurs de l’éducation populaire : ils sont déjà nombreux a avoir investit les fablabs et a en avoir soutenu le développement. Les Fabriques du Ponant regroupent un consortium d’organisation dont font partie les Petits Débrouillards Grand Ouest. Le Petit FabLab de Paris est une association dont les membres sont pour beaucoup des « petits deb ». Le programme InMediat relayé par La Casemate de Grenoble et le Carrefour Numérique à Paris, propose des programmes de médiation s’appuyant sur les dispositifs fablabs. Autrement les acteurs des fablabs français sont nombreux à s’interroger et à expérimenter sur ces questions de médiation: le fablab Plateforme C et leur association affiliée, Ping, organisent par exemple des workshops dédiés.
    Et pleins d’autres initiatives doivent certainement exister sans que j’en ai connaissance. Aidons les à se diffuser!

    Nous essayons de travailler également sur ces questions au FacLab de Gennevilliers et nous serons ravis de vous accueillir pour échanger sur le sujet. (mais à partir de septembre car pour l’instant le lieu est fermé pour l’été 🙂 )

    Antonin Fournier

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